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La vérité sur la sabra marocaine : tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la mythique « soie de cactus » en fibre d’agave

Traduit de l’anglais.

La nouvelle tendance au Maroc, c’est la sabra, plus souvent appelée « soie de cactus ». Impossible de faire défiler bien longtemps un hashtag consacré au Maroc sur les réseaux sociaux sans tomber sur un coussin ou un tapis en sabra. Des petites boutiques jusqu’aux géants comme Restoration Hardware, tout le monde se démène pour monter sa propre gamme.

Les produits en sabra connaissent un succès fou parce qu’ils incarnent le Maroc tel que les gens l’imaginent. Il suffit de lire les descriptions de produits en sabra et les comptes Instagram de vendeurs étrangers qui évoquent avec nostalgie des femmes berbères nomades, divorcées ou veuves, parcourant l’immensité du désert saharien à la recherche des plus beaux cactus. Et une fois le cactus parfait trouvé sous le soleil brûlant du Maroc, poursuivent ces instagrameurs, les femmes se livrent au travail minutieux d’en extraire une fibre végane, fil par fil, avant de la teindre avec des colorants naturels broyés à la main selon les techniques du mud cloth à l’indigo. Magnifique.

Mais à un moment donné, quand il commence à sembler qu’un produit aussi populaire incarne non seulement le Maroc, mais aussi toutes les techniques artisanales jamais connues de l’humanité, le tout disponible sous forme de coussin pour moins de 50 $ US livraison comprise sur Etsy, on est en droit de se demander : est-ce que quoi que ce soit de tout cela est vrai ?

À la recherche de la sabra

Il y a environ un an et demi, nous avons commencé à recevoir une avalanche de demandes de produits en sabra. Le premier indice que quelque chose clochait, c’est que, même si nous travaillions avec des centaines de tisserandes à travers le pays, aucune d’entre elles n’avait jamais mis en ligne un produit classique en sabra. Et on ne trouvait nulle part en ligne la moindre photo du processus de fabrication. De nombreuses coopératives nous ont dit qu’elles pouvaient facilement fabriquer ce produit si on le leur demandait, mais qu’elles n’avaient aucune envie de le faire de leur propre initiative. L’Association Nahda s’est portée volontaire pour réaliser quelques échantillons, mais il nous fallait d’abord trouver de la sabra.

Pour commencer, nous avons visité les nombreuses boutiques qui vendent de la sabra à travers le pays. On les reconnaît immédiatement à leurs piles et leurs piles de petites bobines de fil de sabra. Mais toutes les boutiques où nous sommes allés dans le Moyen Atlas achetaient leur sabra en gros auprès d’un fournisseur dans une grande ville, et lorsque nous avons rencontré ce fournisseur, il nous a dit que sa sabra était importée d’Inde. Quand nous avons demandé à voir l’emballage, tout était clairement étiqueté comme de la rayonne bon marché. Le distributeur nous a simplement répondu qu’il approvisionnait les petites boutiques de village et que la vraie sabra, celle destinée au tissage, se trouvait ailleurs.

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Des piles et des piles de… rayonne bon marché.

Aussi choquant que ce fût, nous avons contacté certains des artisans les plus connus qui travaillent la sabra. Tous, alors qu’ils travaillent la sabra depuis de nombreuses années, affirmaient qu’il s’agissait d’une fibre issue de cactus cultivés dans des exploitations, un peu comme dans les histoires qu’on raconte en ligne. Nous avons travaillé avec ces artisans pour remonter toute la chaîne d’approvisionnement de leur matière jusqu’à la source, en espérant qu’elle nous mènerait à ces exploitations entièrement féminines, mais nous nous sommes retrouvés en Espagne. Une grande partie de la sabra haut de gamme vendue dans les grandes villes provient d’une

entreprise de fabrication

située en périphérie de Barcelone. De la sabra espagnole ? Bien sûr, pourquoi pas ? Nous les avons contactés avec enthousiasme, et l’entreprise nous a répondu qu’elle doutait fort que quiconque puisse extraire une fibre utilisable d’un cactus sabra, mais qu’elle n’en savait rien, puisqu’elle vendait exclusivement des fils de filament d’acétate. Nous avons rapporté cette information aux artisans qui utilisent ce produit, et ils nous ont dit que ce n’était pas vrai.

Grâce aux recherches qui nous avaient menés en Espagne, nous avions également trouvé la source supposée de la véritable sabra marocaine, celle qui est le plus couramment utilisée pour les coussins et les tapis. Il s’agit d’une petite ville balayée par les vents, juste à l’extérieur de Marrakech. Nous y avons trouvé le plus grand bosquet de cactus sabra que nous ayons vu après des mois de recherche, qui aurait pu ressembler à une exploitation, et nous avons donc pensé que nous approchions du but. Nous avons trouvé le propriétaire du terrain, et quand nous lui avons demandé si nous pouvions prendre quelques tiges de cactus sabra, il a refusé parce que ce bosquet se trouvait sur le terrain d’un cimetière. Il avait quelques cactus sabra devant sa maison et, amusé, nous a laissé en prendre autant que nous voulions, se demandant bien pourquoi quelqu’un pensait pouvoir en faire quoi que ce soit.

Dans cette ville, nous avons rencontré près de 100 tisserandes de produits en sabra et distributeurs de sabra. Les distributeurs, surtout les plus connus, ont tous été d’une franchise étonnante : la sabra n’avait jamais été produite au Maroc, et leurs entreprises avaient commencé à importer des fibres de rayonne parce qu’elles étaient brillantes, relativement bon marché et se vendaient bien. Nous avons été surpris qu’ils parlent aussi honnêtement, mais ils nous ont dit que c’était la première fois que quelqu’un leur posait des questions aussi précises.

Depuis, nous avons fait analyser la fibre et avons confirmé qu’il s’agit bel et bien de rayonne. De plus, nous avons testé de manière approfondie des techniques contemporaines et traditionnelles d’extraction de la fibre, en nous inspirant de techniques utilisées sur des fibres similaires en Algérie, au Mexique et aux Philippines. Jusqu’ici, toutes ont échoué. Il n’est même pas certain que la fibre de sabra puisse servir à fabriquer une simple corde. Par conséquent, nous pouvons conclure de manière définitive qu’à ce jour, la sabra n’existe pas, et que son histoire est tout aussi fabriquée que la rayonne qu’elle est en réalité.

L’économie et les abus de la sabra

Nous avons beaucoup écrit sur l’économie de nombreux produits au Maroc, et le constat est toujours le même : les artisans sont payés presque rien tandis que les intermédiaires prennent des marges énormes. Mais dans un pays où l’exploitation des artisans est la norme, l’ampleur de l’exploitation liée à la sabra était sans égale.

Les produits en sabra sont fabriqués dans ces villes balayées par les vents, là où les intermédiaires de Marrakech installent leurs ateliers et où sont fabriqués la plupart des produits que l’on trouve sur Instagram ou dans la médina de Marrakech. Ces zones échappent au regard des touristes comme des clients des intermédiaires, et sont bien trop peu pratiques d’accès pour que les acheteurs s’y rendent eux-mêmes. Les artisans sont tout simplement trop loin pour savoir ce qui se passe réellement sur le marché, et l’ignorent en grande partie. C’est l’environnement idéal pour qu’une histoire inventée de toutes pièces prospère.

Dans l’une des villes les plus connues pour la fabrication de produits en sabra, il n’existe pas une seule coopérative officielle. Toutes les femmes travaillent seules, et les intermédiaires les mettent en concurrence pour obtenir les prix les plus bas et les délais les plus courts. Quand nous avons parlé avec ces femmes, elles ont ri à l’idée de pouvoir vendre leurs coussins en sabra, qui leur demandent 5 jours de travail, plus de 50 MAD (5 $ US). Cela fait 10 MAD par jour (1 $ US par jour), dans un pays où le salaire minimum agricole est de 70 MAD par jour. Bien souvent, on attend des femmes qu’elles paient elles-mêmes la matière, ce qui est déduit des 50 MAD qu’on leur verse. Un intermédiaire raconte probablement à ses acheteurs que les artisanes sont satisfaites de ce qu’il leur paie, et elles le sont peut-être bel et bien, faute de savoir qu’il pourrait en être autrement.

L’une des étapes les plus coûteuses de ce processus est la teinture de la fibre. La rayonne sabra se présente en grands écheveaux emmêlés, et il est extrêmement difficile pour la teinture d’y pénétrer rapidement et uniformément. Nous avons mené de nombreux essais pour trouver les meilleures façons de teindre correctement la rayonne sabra et, en raison de l’état physique de la fibre, il faut environ deux heures de travail manuel et d’énormes quantités de teinture et d’eau pour teindre un kilogramme. Pour réduire la charge de travail globale, les teinturiers traditionnels ramènent le processus de teinture de 2 heures de travail manuel à 20 minutes en utilisant des mordants à base de formaldéhyde. Ainsi, au lieu de 200 MAD (20 $ US) pour 1 kg de rayonne sabra, on peut s’en tirer en ne payant que 20 MAD le kilo (2 $ US), tout en faisant porter les effets néfastes sur la santé aux teinturiers et aux artisans. Une fois le produit tissé par les femmes, il est transmis à une autre personne, souvent l’intermédiaire, qui lui applique un lavage à l’eau de Javel pour le délaver et lui donner un aspect « vintage ». L’eau de Javel est essentielle, car il n’existe aucun produit vintage en sabra, puisque ceux-ci ne sont apparus sur le marché qu’au cours des 15 dernières années. Au total, le coût final de la matière, de la rayonne importée teinte au formaldéhyde, s’élève à environ 50 MAD (5 $ US) pour un coussin en sabra de taille standard.

Collectivco (et nous pourrions citer bien d’autres entreprises du même genre) vient de lancer sa nouvelle gamme de coussins en sabra à seulement 50 $ US pièce. On peut supposer qu’ils travaillent avec une marge d’au moins 50 %, ce qui signifie qu’ils ont payé au maximum 25 $ US par coussin dans la médina de Marrakech, ce qui correspond à la décomposition ci-dessus. Tout vendeur éthique sait que quelque chose ne tourne pas rond avec un produit fait main aussi détaillé vendu à seulement 25 $. À ce prix-là, soit les artisans sont exploités, soit la matière n’est pas ce que croit le client. Dans le cas des produits en rayonne sabra, c’est les deux. Si les gens au Maroc ne savent peut-être tout simplement pas qu’il en est autrement, cette excuse ne vaut pas pour bon nombre d’entreprises étrangères, qui sont les principales bénéficiaires de la supercherie et qui lancent souvent ce genre de tendances. Et soyons honnêtes : si une entreprise comme Collectivco vous vend de la sabra, peut-on croire quoi que ce soit d’autre de ce qu’elle raconte ?

Une alternative ?

Depuis un an, nous avons longuement débattu de ce que nous devions faire au sujet de la rayonne sabra, une fois compris que rien n’y était authentique. La dénoncer n’empêchera probablement pas des entreprises comme Collectivo de commercialiser un faux produit : il y a trop d’argent en jeu. Il n’est pas sûr non plus que les clients s’en soucient. Lorsque nous avons contacté une cliente d’un produit en sabra, elle nous a répondu : « Ne venez pas m’embêter avec ça, allez embêter le vendeur. Moi, je trouve ça joli. » De plus, en révélant la vérité sur cette matière, nous privons les artisans de la communauté Anou de la possibilité de la vendre, et nous risquons de nuire à des coopératives et des artisans sincères qui utilisent la rayonne sabra d’une manière ou d’une autre, mais qui ignorent tout simplement ses véritables origines ou ne peuvent pas se permettre d’y croire.

Nous avons décidé de ne pas rendre ces informations publiques tant que nous n’aurions pas pu rechercher et développer une meilleure alternative à la rayonne sabra. Avec nos partenaires de Stitch (www.stitch.ma), qui ont piloté nos recherches sur des fibres meilleures et plus durables, le bambou s’est nettement imposé comme le meilleur substitut à ce jour. Le bambou est idéal parce qu’il est plus durable sur le plan environnemental, qu’il est moins complexe à teindre et ne demande pas autant d’eau ni de teinture, et qu’il est bien, bien plus doux et plus résistant. Le bambou peut être utilisé aussi bien pour la chaîne que pour la trame, alors que la sabra ne peut servir qu’à la trame (c’est pourquoi on l’associe le plus souvent à une chaîne en coton), parce qu’elle est tout simplement trop fragile. Au bout du compte, les fils de bambou ont le toucher et le comportement que l’on attend de ce qu’on appelle une soie végétale. Nous avons passé ces derniers mois à travailler en étroite collaboration avec Stitch pour mettre au point des procédés permettant de teindre la fibre de bambou de façon homogène dans une large gamme de couleurs, le tout de manière respectueuse de l’environnement, tout en garantissant de bons salaires aux artisans qui se chargent de la teinture chez Atlas Wool Supply Co.

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Plusieurs nuances de bambou bleu et brun en train de sécher au soleil.

Une fois le procédé de teinture au point, nous avons fait venir plusieurs coopératives au siège d’Anou pour réaliser des essais comparatifs entre le bambou et la sabra, et les résultats ont été stupéfiants. Le bambou s’est révélé bien plus facile à tisser, réduisant le temps de tissage d’environ 20 %. En outre, le bambou est d’une douceur luxueuse, contrairement au mélange coton-sabra rêche et grossier de la plupart des produits en sabra que l’on trouve sur le marché. D’un point de vue purement esthétique, le bambou est tout simplement meilleur.

Dès aujourd’hui, la Coopérative Tiglmamin, la Coopérative Tithrite et la Coopérative Nahda commenceront à prendre des commandes de sabra en bambou. Et même si nous prévoyons que, d’ici quelques mois, des intermédiaires commenceront à prétendre avoir du bambou, ce ne sera pas vrai, car Stitch et Anou sont les seuls à l’importer.

Essais de bambou

Une économie artisanale centrée sur les artisans au Maroc

Après un an et demi de recherches, nous pouvons affirmer avec certitude que la sabra ne représente fidèlement ni le Maroc ni l’engouement qu’elle suscite dans l’imaginaire de chacun. Ce que la rayonne sabra incarne en revanche, c’est la façon dont les artisans sont lésés lorsque vendeurs et acheteurs ne font pas preuve de diligence et dévalorisent leur travail. Ce qui frappe le plus avec la rayonne sabra, c’est qu’elle montre bien ce qui se passe dans une économie centrée sur les intermédiaires. Ce n’est qu’une fois le moindre centime extorqué aux produits traditionnels authentiques des artisans que tout le monde accueille à bras ouverts une histoire entièrement inventée autour d’un produit, afin de soutirer encore davantage aux artisans.

Le fil de bambou n’est pas une solution miracle au problème de la rayonne sabra. Il n’est pas fabriqué localement ; s’il n’est pas produit mécaniquement ou en circuit fermé, il peut présenter plus d’inconvénients que d’avantages pour l’environnement ; et le Maroc n’a pas de réelle tradition des fils de bambou. Mais c’est désormais un produit connu, avec une immense marge de progression. Et lorsque vous achetez des produits en sabra de bambou auprès des artisans de la communauté Anou, vous savez exactement ce que contient le produit que vous avez acheté, et vous savez exactement combien revient aux artisans qui l’ont fabriqué. Et à mesure que davantage d’artisans gagneront bien plus qu’un simple salaire équitable pour leur travail, ils pourront, grâce à la Coopérative Anou, mener le véritable travail de recherche, d’expérimentation et d’approvisionnement en nouvelles matières dont on a tant besoin, matières que nous voulons ancrées dans la culture et l’environnement du Maroc. Et peut-être que les artisans finiront par trouver un moyen d’intégrer une véritable sabra marocaine dans de beaux produits à l’avenir. Voilà à quoi ressemble une économie centrée sur les artisans au Maroc.

Pour que cet avenir devienne réalité, tout commence par vous, le client. Assurez-vous que vous-même et vos proches faites preuve de diligence lors de votre prochain achat d’un produit artisanal. Encouragez les gens à acheter directement auprès d’artisans authentiques, et pas seulement auprès d’intermédiaires qui prétendent les aider. Avec votre soutien, les artisans pourront façonner l’avenir de l’artisanat au Maroc et faire en sorte que tous les produits marocains reflètent le meilleur de ce que le pays et le peuple marocain ont à offrir.

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