Mettre la technologie au service des artisans
Traduit de l’anglais.

Chaque nouvelle vague technologique s'accompagne de l'espoir qu'elle bouleversera l'ordre établi ou fera naître des sociétés plus équitables. En réalité, chaque vague n'ouvre que de petites fenêtres pendant lesquelles les sociétés peuvent tirer parti des promesses des nouvelles technologies. Bien exploitées, ces fenêtres peuvent porter l'élan d'optimisme d'un Printemps arabe de 2011 alimenté par Twitter. Mal exploitées, ces mêmes réseaux sociaux peuvent devenir (et sont devenus) en un rien de temps les outils dont se servent les dictateurs en 2019 pour asseoir leur pouvoir ou manipuler l'opinion publique.
Ces fenêtres touchent tous les aspects de toutes les sociétés du monde. La communauté artisanale marocaine ne fait pas exception. Le mouvement du commerce équitable rêve depuis longtemps d'utiliser la technologie pour se passer des intermédiaires et donner plus de pouvoir aux artisans. Pourtant, vague après vague, rien ne semble vraiment changer. Aujourd'hui, la technologie a engendré plus d'intermédiaires que jamais, et les artisans n'ont jamais été aussi mal lotis. Si l'on ne met pas la technologie au service des artisans pour amplifier l'essor de leurs communautés, elle ne servira qu'à renforcer l'ordre établi.
L'évolution de la vision et de la technologie d'Anou
Chez Anou, notre vision est de bâtir au Maroc une économie artisanale centrée sur les artisans, qui travaille pour eux et non contre eux. À chaque nouvelle vague technologique, la fenêtre qui nous permet de concrétiser cet avenir s'ouvre un peu plus, mais seulement pour un bref instant. Notre rôle est donc de surfer sur chaque vague pour nous rapprocher de notre vision à long terme avant qu'il ne soit trop tard. Tout aussi important, notre rôle est de veiller à ce que la communauté artisanale possède et contrôle ces technologies, afin que ce soient les artisans qui en tirent les bénéfices financiers. Comme on le constate ailleurs dans le monde, la technologie peut concentrer un pouvoir sans contre-pouvoir. La communauté artisanale marocaine est déjà décimée par des mastodontes comme Etsy qui, dans leur bulle de Brooklyn, font à eux seuls et par ignorance plus de ravages parmi les artisans marocains que n'importe quel intermédiaire n'aurait jamais pu en faire.
Depuis le lancement d'Anou en 2013, la technologie a connu de profondes mutations. La première version de la plateforme d'Anou avait été conçue pour tirer parti de la première vague technologique au Maroc : l'accès universel à Internet grâce aux cybercafés et aux téléphones basiques. C'est cette vague qui a permis la naissance d'Anou.
À l'époque, les grandes questions étaient de savoir comment empêcher les artisans d'introduire dans notre base de données des virus provenant des ordinateurs des cybercafés, ou comment créer un environnement sûr permettant aux artisanes de se rendre dans un cybercafé pour mettre en ligne leurs produits.
Aujourd'hui, nous sommes en pleine nouvelle vague technologique : celle des smartphones à 50 $ US et de l'apprentissage automatique. Rien qu'au cours des deux dernières années, la quasi-totalité des communications au Maroc est passée des appels vocaux et des SMS à WhatsApp. Il n'existe pas de chiffre officiel, mais on peut raisonnablement estimer qu'au moins 70 % du volume de SMS au Maroc s'est reporté sur WhatsApp.
Depuis un an, nous avons entrepris de refondre une grande partie de notre infrastructure technique pour tirer parti de ces changements. Nous voulions donc profiter de l'occasion pour vous donner un petit aperçu de la façon dont les outils proposés aux artisans sur la plateforme Anou évoluent, et de la manière dont nous mettons ces nouvelles technologies à leur service.
Des SMS à WhatsApp
Actuellement, les artisans mettent en ligne leurs produits sur la plateforme d'Anou et reçoivent un identifiant pour chacun d'eux. Lorsqu'un article était vendu, ils recevaient un SMS indiquant l'identifiant du produit vendu et l'adresse de livraison. C'était simple, mais cela restait compliqué pour les artisans, qui pouvaient avoir oublié quel produit correspondait à quel identifiant. Ils pouvaient consulter leur compte sur Anou, et beaucoup le font, mais pour certains ce n'est tout simplement pas assez facile. Certains artisans fixent une étiquette physique sur chaque produit et y inscrivent l'identifiant, mais ce n'est pas assez simple non plus. WhatsApp nous permet de transformer une grande partie de ces échanges et de tout regrouper dans un processus simple et visuel, au sein d'une application que les artisans utilisent déjà au quotidien. Désormais, grâce aux dernières mises à jour, il leur suffit d'envoyer l'identifiant du produit accompagné de l'émoji étiquette au numéro WhatsApp d'Anou pour recevoir une fiche détaillée du produit avec sa photo :

Création d'étiquettes
Grâce à l'outil ci-dessus, les artisans peuvent associer visuellement l'identifiant à la photo du produit qu'ils ont mis en ligne. La meilleure solution reste toutefois de leur fournir des étiquettes physiques portant la photo du produit. Désormais, pour créer facilement une étiquette, il leur suffit d'ajouter une adresse e-mail après l'émoji étiquette et l'identifiant du produit : une étiquette imprimable est alors envoyée à l'adresse indiquée. Bien souvent, les artisans peuvent simplement transmettre leurs étiquettes à une imprimerie de leur village. Les étiquettes présentent le produit, son prix local et les photos de toutes les personnes qui ont contribué à sa fabrication (en voici un exemple). C'est aussi simple que ça :

Des numéros de suivi sans saisie de texte
Lorsqu'un produit est vendu, les artisans peuvent désormais confirmer la commande via WhatsApp en envoyant simplement l'identifiant du produit. Un e-mail est alors envoyé au client pour l'informer que l'artisan a bien reçu sa commande et se prépare à l'expédier.
Une fois la commande expédiée, en revanche, les choses se compliquent un peu. Un problème récurrent pour nous a toujours été de s'assurer que les artisans transmettent le numéro de suivi remis par la poste. Pour de nombreux artisans peu alphabétisés, saisir ce numéro (long de 13 caractères) peut être un obstacle de taille ; il arrive même qu'ils ne parviennent pas à le repérer sur le reçu. Quand le bureau de poste local est serviable, on les aide à trouver le numéro, voire à l'envoyer par SMS à leur place, mais ce n'est pas toujours le cas. Si les artisans n'y arrivent pas, ils sautent généralement cette étape, et leurs clients finissent par nous écrire, inquiets que leur produit n'ait jamais été expédié.
Voici un exemple de bordereau de suivi. Le numéro de suivi se trouve sous le code-barres (numéro de suivi : LD635465289MA). Si la lecture n'est pas votre fort, on comprend aisément que ce document puisse paraître déroutant :

Pour résoudre ces difficultés, nous avons intégré directement dans WhatsApp des algorithmes de vision par ordinateur à la pointe de l'apprentissage automatique. Désormais, il suffit aux artisans d'envoyer une photo de leur bordereau de suivi avec l'identifiant du produit au numéro WhatsApp d'Anou. Notre système analyse alors la photo, même prise dans de mauvaises conditions d'éclairage ou avec un appareil de faible résolution, et identifie le numéro de suivi avec une précision de 99 %. Une fois le numéro obtenu, le système d'Anou le renvoie aux artisans pour confirmer que l'opération a réussi, puis prévient immédiatement le client. Voici l'analyse en action :


Avec une technologie de lecture automatique comme celle présentée ci-dessus, on imagine facilement que la plateforme Anou n'exigera bientôt plus des artisans qu'ils connaissent le moindre identifiant de produit. Il suffira d'imprimer son étiquette au moment de mettre un produit en ligne, puis, lorsque le produit sera vendu en ligne ou en personne, de prendre l'étiquette en photo : l'ordinateur trouvera l'identifiant et comprendra ce que vous vouliez faire. Une gestion de boutique en ligne totalement simple et sans saisie de texte est à la portée de tout artisan capable d'envoyer une photo sur WhatsApp (Mise à jour : la confirmation d'expédition sans saisie de texte est désormais disponible.)
Permettre à chaque artisan d'accepter les cartes bancaires en personne
Nous avons intégré bien d'autres fonctionnalités pour faciliter au maximum la gestion de leur boutique par les artisans eux-mêmes, mais notre outil préféré, et peut-être le plus transformateur à ce jour, est l'intégration de PayPal dans WhatsApp.
L'une des principales limites auxquelles se heurtent les artisans est que beaucoup d'entre eux ne peuvent pas accepter les paiements par carte bancaire des touristes et clients qui visitent leur boutique physique. Les visites chez les artisans d'Anou se sont multipliées au cours de l'année écoulée, à mesure que nous déployons progressivement nos initiatives permettant aux clients de planifier des visites chez les artisans de toute la communauté Anou. Résoudre le problème des cartes bancaires est une priorité pour nous depuis longtemps, car c'est l'une des principales raisons pour lesquelles les gens continuent d'acheter auprès d'intermédiaires à Marrakech ou d'étrangers en ligne.
Désormais, via WhatsApp, il suffit aux artisans de taper l'émoji carte bancaire, l'identifiant du produit et l'adresse e-mail de leur client : celui-ci reçoit alors une facture PayPal correspondant au prix du produit indiqué dans la boutique de l'artisan (hors frais de port). Dès que le client a payé, l'artisan reçoit instantanément un message de confirmation accompagné d'un émoji billets, le tout via WhatsApp :

Presque du jour au lendemain, tous les artisans de la communauté Anou peuvent désormais accepter les cartes bancaires dans leur village. Il leur suffit d'une connexion Internet, dont la majorité dispose aujourd'hui. Là encore, on voit facilement comment ce processus pourra se faire sans identifiant de produit et avec un seul émoji. Par exemple, l'artisan pourrait demander au client d'écrire lisiblement son adresse e-mail à la main sur l'étiquette du produit, puis prendre cette étiquette en photo et l'envoyer sur WhatsApp : l'ordinateur comprendrait que l'artisan souhaite envoyer une facture pour le produit de cette étiquette à l'adresse e-mail du client. Aucune saisie de texte nécessaire (Mise à jour : la facturation sans saisie de texte est désormais disponible).
L'avenir de l'artisanat et de la technologie
Tous ces outils, et d'autres encore, sont en cours de déploiement, et nous allons passer les prochains mois à observer les artisans et à recueillir leurs retours afin de rendre tous ces processus aussi simples et fiables que possible. Pourtant, même à ce stade préliminaire, l'avenir de la technologie et de sa relation avec l'artisanat au Maroc apparaît clairement, et il n'a jamais été aussi important de ne pas se tromper.
Le Financial Times (article payant ; toutes nos excuses) a récemment rapporté que les marchés émergents comme le Maroc seront les pays les plus durement touchés « par la vague attendue de destruction créatrice provoquée par la progression de l'automatisation ».
Notre expérience au Maroc le confirme. Les emplois chez McDonald's, porte d'entrée pour de nombreux travailleurs peu qualifiés aux États-Unis et qui devraient constituer des emplois stables au Maroc, y sont déjà largement automatisés. Achetez un Big Mac au McDonald's de Casablanca et vous n'aurez même pas affaire à un seul être humain. Que le Maroc en ait conscience ou non, il est en difficulté, car la majorité des emplois qui existent aujourd'hui, ou sur lesquels d'autres pays se sont appuyés pour se développer, seront bientôt rendus obsolètes par les machines.
Préparer un pays à l'avenir ?
L'artisanat, en revanche, est l'un des rares métiers au Maroc qui peut non seulement survivre à l'ère de l'automatisation, mais aussi y prospérer. Les ressources naturelles du Maroc, comme les phosphates, s'épuiseront un jour. Mais le riche patrimoine culturel du pays, enraciné dans les peuples arabe, amazigh et juif, et situé au carrefour de l'Afrique, du Moyen-Orient et de l'Europe, offre au Maroc une source d'inspiration inégalée et inépuisable pour la créativité et le design. Il n'est guère étonnant que des marques comme Dior lancent leurs nouvelles collections depuis des lieux comme Marrakech. La culture et le design marocains valent plus que de l'or dans un monde hypermécanisé, avide de produits authentiques faits par des humains.
La capacité du secteur artisanal marocain à prospérer dépend en fin de compte de ces brèves fenêtres que la technologie peut ouvrir. Si les technologies de pointe peuvent être mises au service des artisans et placées sous leur contrôle, les artisans sont quasiment assurés de créer de la richesse, et pas seulement de toucher un salaire équitable, et de garantir ainsi l'avenir de l'artisanat marocain.
Mais la course est lancée. La fenêtre pour y parvenir est étroite, et Anou fait tout ce qui est en son pouvoir pour concrétiser cet objectif. Si ces technologies ne voient jamais le jour, ou si elles servent simplement les intermédiaires sur Etsy ou Instagram, le déclin annuel de 17 % du nombre total d'artisans marocains ne fera que s'accélérer. D'une certaine manière, le plus grand défi pour faire en sorte que les artisans profitent de la technologie n'est pas seulement de la développer, mais de la développer avant qu'il ne reste plus aucun artisan.
Lorsque vous achetez de l'artisanat marocain, vous pouvez bien sûr acheter auprès de vendeurs sur Etsy ou Instagram. Il y a une petite chance qu'une partie de l'argent parvienne aux artisans, mais cela ne contribuera certainement à aucun changement systémique. En achetant sur Anou, vous avez non seulement la garantie que les artisans seront bien payés, mais vous contribuez aussi à développer la technologie dont la communauté artisanale et le Maroc ont besoin pour prospérer dans un monde de plus en plus automatisé.
En fin de compte, l'avenir de l'artisanat marocain dépend de vous, les clients. Nous avons besoin de votre aide. Faites vos achats là où ils comptent, et veillez à ce que vos amis et votre famille en fassent autant. L'avenir de l'artisanat marocain et de l'économie du Maroc en dépend.
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