Affiner la vision d’Anou
Traduit de l’anglais.
En 2012, Brahim El Mansouri et moi nous sommes lancés avec l’ambition de transformer le secteur artisanal marocain en créant une place de marché où tout artisan, qu’il sache lire ou non, pourrait vendre ses produits directement à ses clients. Après une année épuisante, nous avons enfin achevé et mis en ligne la première version de la place de marché d’Anou à la fin de 2012.
Cette première année a remis en question bon nombre de nos idées sur le secteur artisanal marocain, dont beaucoup étaient assez naïves. Nous pensions que garantir aux artisans un accès égal au marché mondial suffisait vraiment à transformer le secteur artisanal au Maroc. D’ailleurs, notre déclaration de vision initiale se concentrait simplement sur la mise en relation directe des artisans avec leurs clients. Mais après avoir construit ce que nous pensions être un site innovant, qui réduisait les obstacles empêchant n’importe quel artisan de vendre directement à ses clients, les artisans ne se sont pas vraiment bousculés pour nous rejoindre, et nous n’avons certainement pas trouvé beaucoup de clients.
La première année d’Anou a eu un goût d’échec, car nous avions changé très peu de choses malgré nos ambitions audacieuses. Avec le recul, pourtant, les difficultés de cette première année ont été cruciales : elles ont marqué le début de notre compréhension des problèmes fondamentaux qui touchent la communauté artisanale, des problèmes bien plus profonds que le simple accès au marché ou des salaires équitables.
Les problèmes que nous commencions à mettre au jour étaient de taille, et nous hésitions à poursuivre le travail sur Anou. Le Maroc, comme le sait quiconque a tenté d’y faire bouger les choses, est comme un trou noir. Dès que l’on décide d’y changer quelque chose, le travail vous engloutit tout entier. Peu importe vos connaissances ou votre acharnement, il ne vous appartient apparemment pas de décider quand, où ni sous quelle forme vous ressortirez de l’autre côté. Brahim et moi avons eu de nombreuses discussions pour savoir s’il fallait continuer ou non. Les problèmes sur lesquels nous butions sans cesse pouvaient-ils être résolus ? Pouvions-nous vraiment y faire quelque chose ? Soit nous nous engagions pleinement, soit pas du tout.
Nous avons décidé de nous engager.
Bâtir une communauté
De tout ce que nous avons appris lors de cette première année, le plus important a été la nécessité d’une communauté. Les défis auxquels font face les artisans marocains sont tout simplement trop vastes pour une petite équipe : de nombreuses start-up et entreprises, riches en capitaux et en bonnes intentions, ont échoué à percer le marché artisanal au Maroc. Pour qu’Anou parvienne à relever les innombrables défis de la communauté artisanale, il nous fallait créer un environnement où tous les artisans partagent un objectif commun pour y faire face. C’est le désir d’établir cette communauté, portée par la place de marché que nous avions construite, qui nous a poussés à nous engager à mener à bien le projet d’Anou.
Début 2014, l’attention et la vision d’Anou se sont recentrées sur la communauté, et nous avons apporté plusieurs changements profonds au fonctionnement d’Anou. D’abord, nous avons commencé à faire en sorte qu’une
équipe d’artisans issus de la communauté
puisse gérer l’ensemble des formations et de l’intégration des nouveaux artisans sur le site. Vers la fin de 2014, nous avons radicalement restructuré
la structure de direction d’Anou
afin de permettre à plusieurs artisans d’acquérir de l’expérience dans la gestion d’Anou. Par ailleurs, nous avons rendu toutes nos
pour que tous les artisans puissent voir exactement où allait l’argent d’Anou, dans le but de renforcer l’adhésion de l’équipe et de la communauté au sens large. Puis, après une année entière de travail, nous avons finalement constitué Anou en
première coopérative nationale du Maroc
en juin 2015.
Ces changements n’ont pas été faciles à concrétiser. Au cœur de ces ajustements, nous avons dû affronter de sérieuses difficultés, qu’il s’agisse de mauvaises décisions ou d’autres revers échappant à notre contrôle.
Mais à travers toutes ces épreuves, l’équipe d’artisans d’Anou a développé sa résilience, le socle indispensable pour rassembler notre communauté.
Aujourd’hui, nous disposons d’une équipe de six artisans responsables capables de gérer toutes les opérations quotidiennes du site, notamment les paiements, l’exécution des commandes, la résolution des problèmes et bien plus encore. Ces tâches, traditionnellement confiées à des organisations de commerce équitable ou à des intermédiaires, sont désormais accomplies par une équipe dont le niveau d’études moyen correspond au collège. Durant cette période, nos ventes sont passées d’un millier de dollars par mois en 2013 à un nouveau record de près de 31 000 USD en mai 2016, ce qui place 500 000 $ de ventes annuelles à notre portée. 83 % de ce chiffre d’affaires est allé directement aux artisans qui ont fabriqué et mis en ligne les produits vendus, le reste étant consacré au budget d’Anou. Le mois dernier, près de 50 % de notre budget de fonctionnement a servi à rémunérer des artisans de la communauté pour faire vivre et développer Anou.
La vision d’Anou
Il y a plusieurs années, lors d’une présentation du ministère de l’Artisanat, un responsable a indiqué qu’il y avait 1,2 million d’artisans au Maroc. Il y a quelques mois, le ministère a déclaré au
que le Maroc compte désormais 400 000 artisans. Si cet écart considérable s’explique probablement par une nouvelle façon de classer les artisans, le déclin, lui, est bien réel. Selon des statistiques officieuses qui nous sont parvenues, le nombre d’artisans au Maroc diminue de 17 % par an, et nos observations corroborent ces chiffres. Dans le même temps, le ministère
d’une hausse d’année en année des ventes globales du secteur artisanal marocain. Et le nombre de nouveaux détaillants de commerce équitable ne semble que croître. Ces tendances révèlent un décalage alarmant, signe que le modèle actuel du marché de l’artisanat ne fonctionne pas.
Ces chiffres nous donnent l’impression d’avoir accompli très peu de choses depuis le lancement d’Anou il y a plus de quatre ans. Mais, comme à la fin de notre première année de travail, ces trois dernières années nous ont énormément appris sur les défis auxquels est confronté le secteur artisanal au Maroc. Nous avons compris qu’au milieu de la multitude de défis que rencontrent les artisans, il n’existe qu’un seul problème systémique : les artisans n’ont ni la voix ni le pouvoir de s’attaquer eux-mêmes à ces problèmes.
Malgré les innombrables institutions, organisations et entreprises conçues pour soutenir les artisans, aucune initiative ne pousse l’autonomisation jusqu’au point où les artisans acquièrent réellement du pouvoir ou une voix dans la manière dont le secteur artisanal devrait fonctionner. On part du principe que les artisans devraient se contenter de créer et laisser le reste du travail, comme le design, la vente et le développement commercial, à d’autres, parce qu’ils en seraient incapables. Le problème, c’est que c’est précisément dans ce « reste du travail » que se créent l’influence, la créativité et la richesse. Ce « reste du travail » est le seul moyen pour les artisans de créer une valeur qui dépasse les plafonds bien bas des salaires équitables et décents définis par d’autres. Permettre aux artisans de s’approprier ce « reste du travail » est la seule façon de changer un jour le statu quo.
Quatre ans après avoir lancé Anou, nous sommes une fois de plus à la croisée des chemins, et nous nous demandons : quelle est la vision d’Anou ? Que voulons-nous qu’Anou devienne ? Nous pourrions simplement nous satisfaire de notre situation actuelle et accepter que certaines choses ne sont tout simplement pas faites pour changer. Mais chaque jour, nous nous réveillons portés par la conviction qu’Anou, grâce à sa communauté et à sa place de marché, peut permettre à tous les artisans de devenir maîtres de leur savoir-faire, de leur design, de leur activité et, en fin de compte, de l’économie artisanale au Maroc. Nous croyons qu’à travers Anou, les artisans passeront de la marge de leur économie à son centre et façonneront la trajectoire de l’artisanat marocain au XXIe siècle. Nous saurons que nous avons réussi lorsque le nombre d’artisans au Maroc cessera de diminuer chaque année, parce que la jeunesse marocaine choisira l’artisanat non plus par nécessité, mais pour l’avenir qu’il représente.
Rien de tout cela ne sera facile à réaliser, loin de là. Rien de ce que nous avons accompli jusqu’ici ne l’a été.
Mais alors que nous nous trouvons aujourd’hui à la croisée des chemins, la
décision de poursuivre cette vision ne saurait être plus claire.
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