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· Behind The Scenes · Initiatives · Vision · Par helloanou

Réforme des exportations et lobby des artisans

Traduit de l’anglais.

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Mustapha Chaouai, de l'Association Nahda, évoque les obstacles posés par les politiques d'exportation marocaines pour les artisans, et les solutions possibles, lors du Forum sur les exportations artisanales organisé par le Département du Commerce des États-Unis et le Ministère de l'Artisanat

L'une des choses les plus choquantes que nous ayons apprises depuis le lancement d'Anou, c'est qu'au Maroc, les artisans n'ont pas légalement le droit de vendre leurs produits directement à des clients à l'étranger. Oui, vous avez bien lu.

Pour simplifier un sujet extrêmement complexe : une loi adoptée en 1974 instaure un cadre juridique qui complique la tâche des artisans et facilite celle des intermédiaires pour expédier à l'international. À cela s'ajoute l'absence de toute procédure officielle permettant à une coopérative d'obtenir un numéro d'exportateur, pourtant obligatoire pour toute exportation depuis le Maroc. Les artisans qui veulent vendre et expédier leurs produits à l'international doivent donc soit le faire dans l'illégalité, soit passer par un intermédiaire.

Cela peut sembler une contradiction déroutante, puisque notre plateforme permet justement aux artisans d'expédier leurs produits directement à leurs clients partout dans le monde. Cela signifie que tous les envois d'artisans facilités par Anou depuis notre toute première vente en 2013 ont été illégaux. Ce n'était certainement pas l'émancipation que nous avions en tête lorsque nous avons commencé à travailler sur Anou, il y a bien des années.

Au lancement d'Anou, nous partions du postulat naïf qu'il suffisait de résoudre la question de l'accès au marché pour remédier aux principaux maux de la communauté artisane au Maroc. Depuis ces débuts, notre vision a considérablement évolué. Ce que nous avons appris, et dont nous avons déjà parlé sur ce blog, c'est que l'accès au marché, le design et la gestion jouent tous un rôle important dans l'essor d'une communauté artisane solide au Maroc. Mais l'importance de ces éléments peut vite devenir négligeable si les lois et les politiques qui encadrent l'économie artisanale marocaine sont conçues d'une manière qui joue contre les artisans.

La loi de 1974 a été élaborée à une époque où les lieux de vie des artisans n'avaient ni routes ni électricité, et où Internet n'existait pas encore. Il n'était alors vraiment pas réaliste pour des artisans de vendre leurs produits depuis le cœur des montagnes de l'Atlas. Rien d'étonnant, donc, à ce que la loi se concentre sur la réglementation des intermédiaires et omette la possibilité qu'un jour, les artisans puissent vendre directement. On ne peut pas en vouloir aux législateurs de 1974 : il est peu probable qu'ils aient imaginé que des artisans ruraux auraient un jour les moyens de vendre depuis des villages reculés grâce à des ordinateurs de poche connectés au monde entier. Aujourd'hui, cette loi laisse les artisans dans l'impasse, sans aucun moyen légal d'expédier leurs produits. Le Maroc et le monde ont changé. Les politiques doivent changer aussi.

Le problème du changement

Si ces politiques ne profitent pas aux artisans, pourquoi n'ont-elles pas été modifiées ? La réponse la plus évidente serait peut-être l'inertie : il est difficile de changer de vieilles lois. Mais ce serait inexact. De nouvelles lois sont régulièrement adoptées, qui continuent pourtant d'ignorer les véritables besoins des artisans. Par exemple, une réglementation mise en place fin 2016 impose à toutes les entités juridiques du Maroc de détenir un numéro d'exportateur délivré par l'office national des exportations. Administrations, associations, organisations à but non lucratif, et ainsi de suite : toutes peuvent demander assez facilement un numéro d'exportateur pour se mettre en conformité. Curieusement, pourtant, les coopératives ont été oubliées de la liste. Il n'existe aucune procédure formelle permettant à une coopérative de demander un numéro d'exportateur. Tout se passe comme si le gouvernement avait tout simplement oublié les coopératives, alors même qu'elles emploient un nombre considérable de Marocains.

La réponse courte à cette question complexe, c'est tout simplement de suivre l'argent. Aujourd'hui, les intermédiaires ne versent aux artisans que 4 % du prix de vente final des produits qu'ils fabriquent. Les organisations à but non lucratif ou les entreprises sociales, même celles qui se présentent comme exceptionnelles parce qu'elles rémunèrent bien les artisans, ne parviennent à leur reverser que 25 % du prix final. Ces 25 % permettent peut-être à un artisan de nourrir sa famille, voire d'acheter quelques fournitures scolaires à ses enfants, mais il reste pauvre et mène une existence épuisante au jour le jour. Cela lui laisse bien peu de marge pour se faire entendre et défendre ses propres intérêts.

C'est donc à ceux qui perçoivent une part importante du prix de vente final qu'il revient de défendre les artisans. De tels profits impliquent une grande responsabilité envers ceux grâce à qui on les réalise. Or, les intermédiaires ne vont évidemment pas faire avancer une réforme d'une politique dont ils semblent être les seuls bénéficiaires. Restent les organisations à but non lucratif et les entreprises éthiques, mais elles brillent par leur absence face aux problèmes systémiques, comme les politiques obsolètes, qui freinent la communauté artisane. La loi de 1974 en est la preuve. Personne ne s'est attaqué à ces questions, car il est plus facile de trouver des moyens de contournement que de s'investir sur le long terme pour faire évoluer la réglementation. Rien qu'entre 2010 et 2016, ces contournements de politiques obsolètes, que seules les grandes entreprises et organisations ont les moyens de mettre en place, ont directement contribué à une baisse stupéfiante de 76 % des expéditions artisanales légales depuis la province de Fès (selon une récente présentation de la Délégation de l'artisanat de Fès).

Le lobby des artisans

Un projet financé par des bailleurs de fonds dure en moyenne environ un an. Les entreprises qui vendent des produits artisanaux se concentrent sur ce qui affecte immédiatement leurs résultats. Au sein du gouvernement marocain, les responsables et le personnel changent régulièrement. Pendant ce temps, il faut au minimum quatre ans au gouvernement marocain pour modifier une loi existante. Les artisans, eux, resteront toujours des artisans. Le temps joue en leur faveur. C'est donc à eux de demander des comptes à leur gouvernement et de défendre l'avenir qu'ils souhaitent voir advenir.

Lorsque vous achetez sur Anou, c'est précisément ce que vous permettez aux artisans de faire. Les artisans de notre communauté perçoivent 80 % du prix de vente final. Les 20 % restants servent à rémunérer les meilleurs et les plus brillants membres de la communauté, les artisans leaders d'Anou, pour qu'ils sillonnent le pays à la rencontre des artisans et travaillent directement sur les grands enjeux qui touchent l'ensemble de la communauté artisane. Les artisans leaders d'Anou acquièrent ainsi l'expérience et la stabilité financière nécessaires pour réfléchir de manière critique aux problèmes et aux solutions qui comptent le plus pour eux et pour la communauté artisane dans son ensemble.

Depuis un an et demi, l'équipe d'artisans d'Anou est en première ligne pour contester ces politiques obsolètes qui empêchent les artisans authentiques d'exporter légalement. Nous avons consacré beaucoup de temps et de ressources à ces questions, et plus encore au cours des six derniers mois. Nous pourrions continuer à recourir à des contournements, mais nous avons décidé que le moment était venu de mettre ces problèmes en lumière, en raison des dommages durables qu'ils causent à la communauté artisane.

C'est pourquoi nous avons commencé à expédier nos produits par les voies officielles, même s'ils risquent d'être saisis en raison des politiques actuelles. Rien qu'au cours des trois derniers mois, plus de 20 000 USD de marchandises ont ainsi été bloqués et retardés par les douanes, ce qui a causé une immense frustration chez nos clients. Malgré le stress et la frustration liés à ces retards, ils nous ont apporté des connaissances, une marge de manœuvre et un levier pour mettre en œuvre les solutions nécessaires.

Nos efforts ont atteint un nouveau sommet hier, lorsque le Département du Commerce des États-Unis et le Ministère de l'Artisanat ont organisé un forum consacré aux obstacles que rencontrent les exportations artisanales. L'artisan leader Mustapha Chaouai, de l'Association Nahda, y a livré la présentation la plus convaincante du forum : il a exposé clairement les problèmes posés par les politiques d'exportation du Maroc et présenté ses solutions pour y remédier. Le public a été stupéfait d'apprendre qu'il était lui-même artisan. Cette présentation a marqué un tournant pour Anou, car elle a démontré pour la première fois que les artisans eux-mêmes peuvent réellement influencer l'élaboration des politiques et y contribuer comme personne d'autre ne le peut.

Si les défis auxquels font face les artisans marocains et Anou ne sont toujours pas résolus, nous sommes optimistes : avec votre soutien continu, à vous, nos clients, les artisans pourront mener ce combat jusqu'au bout. Nous avons en outre la chance qu'il existe un Ministère dont la mission est précisément de défendre les intérêts des artisans marocains, et d'innombrables personnes en son sein sincèrement engagées pour le bien-être des artisans authentiques. L'équipe d'artisans d'Anou est enthousiaste à l'idée de travailler avec le Ministère pour élaborer des politiques intelligentes et efficaces afin de résoudre les problèmes d'exportation, entre autres, et de soutenir l'essor de la communauté artisane du Maroc. Que cela prenne des mois ou des années, votre soutien nous permettra de faire évoluer les politiques pour le bien de tous les artisans marocains.

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