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· Behind The Scenes · Vision · Par helloanou

L'avenir du design artisanal marocain

Traduit de l’anglais.

Partie I : Traditions

Artisans Anou Maroc tapis équitables
Fatiha (à droite), assise aux côtés de Brahim El Mansouri de l'Association Ighrem, réalise certains de ses premiers croquis.

Fatiha Ait Ouagadir, de la

Coopérative Tifawin

, peu avant de devenir artisane référente, s'est assise dans le bureau d'Anou face à une demande inhabituelle : esquisser aux crayons de couleur une nouvelle idée de tapis. Assise sur sa chaise, Fatiha peinait à poser son crayon sur le papier. Elle a fini par dessiner un motif qu'elle avait déjà tissé maintes fois. Lorsqu'on l'a encouragée à créer quelque chose de nouveau, ou simplement à réagencer le motif qu'elle venait de dessiner, elle a eu encore plus de mal et a fini par abandonner. Ce n'était tout simplement pas possible, a-t-elle dit.

L'histoire de Fatiha illustre une idée largement répandue : les artisans ne seraient pas des designers. Penchez-vous sur les entreprises artisanales et vous découvrirez une économie qui incarne cette idée. Il serait facile d'en conclure que les artisans ne savent pas créer parce qu'ils n'en sont pas capables, mais c'est en réalité le résultat d'un phénomène bien plus systémique.

La plupart des entreprises conçoivent des produits, puis les font fabriquer par des artisans. Rarement, voire jamais, les artisans sont véritablement consultés sur le travail de conception. En général, la contribution d'un artisan marocain se limite à servir de source d'inspiration à un designer, qui puise dans sa culture et ses traditions. Ce sont ensuite des designers extérieurs qui portent l'innovation et le changement, en rafraîchissant, en revitalisant ou en apportant une touche occidentale aux traditions artisanales. Le vocabulaire de l'innovation et du changement sert souvent à décrire le designer extérieur, mais rarement l'artisan marocain. Car si les artisans devenaient moteurs du changement, les traditions qu'ils représentent risqueraient de disparaître à jamais. Plutôt que de changement et de progrès, le discours qui entoure les artisans parle avant tout de préservation et de tradition.

Le secteur artisanal dans son ensemble semble avoir accepté tout cela comme une symbiose naturelle entre designer et artisan. Pourtant, cette relation est structurellement viciée. La raison en est que l'artisan et le designer ne sont pas égaux dans l'économie actuelle. Le designer, qui contrôle généralement l'accès au marché, maîtrise entièrement la conception et peut puiser dans la tradition d'un artisan autant ou aussi peu qu'il le souhaite.

Les raisons moins évidentes apparaissent lorsqu'on se demande quelles traditions les artisans sont censés préserver. Comme l'écrit Ashley Miller, doctorante en histoire de l'art à l'Université du Michigan, dans Negotiating Design : « Nous imaginons couramment la tradition comme un ensemble figé et immuable de pratiques ou de croyances ; c'est quelque chose que l'on peut circonscrire, quelque chose de déjà achevé. » Mais en réalité, comme Ashley le souligne ensuite, de nombreuses traditions peuvent sembler intemporelles alors qu'elles remontent en fait à une époque précise, pas si lointaine. En voici un excellent exemple :

ce tapis

, couramment vendu comme un tapis berbère tribal vintage, alors qu'il est de notoriété publique parmi les artisans qu'il a été conçu pour la première fois par un artiste européen dans les années 1990.

En fait, on peut sans peine soutenir que la plupart des motifs marocains traditionnels dont beaucoup s'inspirent ne sont même pas solidement ancrés dans l'histoire et la culture des artisans marocains. En 1914, le Protectorat français a lancé, par l'intermédiaire de ce que l'on appelait le Service des arts indigènes, une vaste campagne visant à revitaliser les industries artisanales du Maroc. Grâce à ces efforts, les artisans marocains ont produit des œuvres qui incarnaient largement une vision coloniale française de l'artisanat marocain traditionnel. Aujourd'hui encore, des publications réputées sur le design marocain reprennent le vocabulaire et la structure que le Protectorat français a créés pour préserver ce qui n'était, au fond, que sa propre vision de l'artisanat et de la tradition marocains.

Si nous continuons de croire que la communauté artisanale du Maroc a pour raison d'être la préservation de la tradition, alors nous devons nous demander si ce qu'on attend d'elle qu'elle préserve lui appartient vraiment. Et si nous continuons de croire que les artisans ne savent pas créer, comment pourront-ils un jour faire évoluer eux-mêmes leurs traditions et leur savoir-faire ? Si nous admettons que les artisans ne savent pas créer, alors nous devons accepter la muséification abusive de l'artisanat à travers la vente de produits vintage, qui exclut totalement les artisans d'aujourd'hui de l'économie.

C'est une question essentielle pour Anou. Notre vision est de bâtir une communauté grandissante, dynamique et inclusive réunissant tous les artisans marocains. Comment une communauté pourrait-elle grandir si elle est cantonnée à une idée figée de la tradition, ainsi qu'à la créativité et aux idées des autres ? Il ne faut qu'un nombre limité d'artisans pour reproduire ce qui existe déjà. Et dans un monde de plus en plus mécanisé, certains en viennent facilement à se demander si les artisans sont encore nécessaires. Dans ce contexte, il n'est pas surprenant que le nombre d'artisans marocains soit passé de 1,2 million à 400 000 en très peu de temps.

Pour nous, chez Anou, se demander si des artisanes comme Fatiha sont capables de créer, ou même si elles devraient le faire, c'est se poser une fausse question. Fatiha incarne plutôt les vraies questions auxquelles il faut répondre : comment créer une économie capable de libérer le potentiel créatif des artisans marocains et de faire vivre l'évolution de leurs traditions ? C'est là le cœur de notre vision pour construire l'avenir du design artisanal au Maroc.

Prochainement

Partie II : Artisans, designers et clients : au cœur de l'innovation

Partie III : L'outil de collaboration d'Anou

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